Ombres de mes livres

 

… où j’ai cherché à esquisser les silhouettes des
premiers possesseurs de mes livres anciens.
 
 
 
Ercole Gian Antonio Turinetti, marquis de Prié  
(1717-1781)
 
Le livre :

Pierre Nicole : Essais de Morale

à Paris, chez Guillaume Desprez, 1755
Le fer du possesseur :


Ecu timbré d’une couronne de marquis :

« Écartelé : aux 1 et 4 d'azur à la demi-aigle d'argent couronnée d'or
mouvante du parti, aux 2 et 3 d'or à une tour de deux étages d'azur »

Blason au Palais Madame, Turin
Ercole Gian Antonio [Hercule Jean Antoine]
Turinetti

(Bruxelles, 14 décembre 1717 - Turin, 7 janvier 1781)

Marquis de Prié [Priero, Piémont],
de Pancalier [Pacanglieri] et de Cimena

Comte de Castiglione, Pertengo, Cordua, Ostero et Pisino

Baron de Bonavalle et de Castereinero

Seigneur de Fridau et de Rabenstein
La carrière étonnante d'Ercole Giuseppe Turinetti :
 
Fils de Giorgio Turinetti, président du conseil des Finances du Duc de Savoie, Hercule Joseph Louis Turinetti, marquis de Prié (1658-1726), est d'abord ambassadeur à Londres puis à Vienne pour le compte du Duc de Savoie. Il est le principal artisan de l'alliance entre l'Autriche et la Savoie (1703).

Grand d'Espagne de 1ère classe, il reçoit la plus haute décoration de Savoie (réservé à seulement quinze chevaliers) : L'Ordre de l'Annonciade.

Piémontais passé au service de l'Empereur, avec le consentement du duc de Savoie, le marquis de Prié devient  ambassadeur d'Autriche à Rome puis ministre plénipotentiaire aux Pays-Bas autrichiens.

Ces dernières fonctions lui permettent, en 1716, de remplacer par intérim à la tête des Pays-Bas autrichiens le Prince Eugène, retenu par ses campagnes militaires.
Le marquis de Prié est un gouverneur haï par la population de Bruxelles comme l'avait été le duc d'Albe.

Détesté pour sa morgue, accusé de corruption et couvert de dettes en raison d’un train de vie trop fastueux, c’est dans le déshonneur qu’il quitte Bruxelles en 1725 avant de mourir à Vienne l’année suivante.
Giovanni Antonio Turinetti, colonel du "Régiment de Prié" :
 
Le fils ainé d'Hercule Joseph, Jean Antoine Turinetti, marquis de Pancalier puis de Prié (1687-1757), suit les traces de son père au service de l'Empire en devenant chambellan de de l'Empereur et feld-maréchal lieutenant.

Il est colonel-propriétaire du « Régiment de Prié » créé pour lui en 1729  à partir de trois régiments wallons (illustration ci-contre : uniforme de mousquetaire du Régiment de Prié).

 
Le marquis de Prié est ambassadeur d'Autriche en Suisse (1734-1746), puis à Venise.

Son épouse, Marie-Victoire, baronne de Voordt, est dame de l'Ordre de la Croix étoilée, ordre autrichien destiné à récompenser les "dames nobles qui se distinguaient par leur vertu, leurs bonnes œuvres et leur charité".
Ercole Gian Antonio Turinetti, un marquis très joueur :
 
Hercule Jean Antoine (1717-1781), le fils de Jean Antoine, ne devient apparemment ni diplomate ni militaire comme son père et son grand-père. Sa carrière n'a laissé aucune trace et il semble qu'il se soit contenté de dépenser dans une vie oisive et fastueuse les ressources obtenues de sa famille.

A Turin et lors de ses voyages le marquis de Prié passe fréquemment ses soirées à jouer, pour des sommes importantes.

C'est ainsi que le marquis de Chauvelin, ambassadeur de France à Turin, se plaint d'avoir perdu contre lui plus de 180.000 livres. Ce qui révolte d'ailleurs le plus Chauvelin est que le marquis de Prié « se soit co
nduit de façon barbare et indigne en faisant connaître ses pertes à toute la ville, à Milan, Gênes, Parme, Lyon. »

Quand il gagne au jeu, le marquis invite le matin suivant des artistes dans son palais de la place San Carlo de Turin à qui il offre de la monnaie d'or à pleines mains !
Ami des philosophes des Lumières :
 
L’abbé Antoine Sabatier de Castres décrit la marquis de Prié comme « un seigneur de la Cour de Turin connu par son goût pour les arts et les sciences ainsi que par les bienfaits qu’il a répandus sur les artistes et les gens de lettres de tous les pays qui ont été à portée d’être connus ».

Il est le "colporteur" de la littérature prohibée dans la Turin des années 1770. Le marquis et la marquise s’attachent à diffuser parmi la jeune aristocratie turinoise non seulement les Lumières mais aussi la littérature "philosophique" la plus radicale.

Il correspond avec Diderot et reçoit parfois à dîner Rousseau dans son hôtel de Turin.

Le marquis de Prié passe plusieurs jours avec Voltaire à Ferney, ce que relate L’Année littéraire de 1773 : 

« Un seigneur de la cour de Turin ayant une grande fortune et le goût des lettres, le marquis de Prié, alla voir Voltaire et passa quelques jours chez lui. Avant de le quitter, il le pria de le recommander à Paris à quelqu'un qui pût lui donner une idée de tous les écrits qui paraissaient en France. Voltaire, après avoir rêvé un moment, lui dit: “Adressez-vous à ce coquin de Fréron; il n'y a que lui qui puisse faire ce que vous demandez“. Le marquis de Prié, qui avait lu toutes les injures dont Voltaire avait gratifié Fréron, témoigna beaucoup d'étonnement : “Ma foi, oui, reprit le seigneur de Ferney, c'est le seul homme qui ait du goût; je suis forcé d'en convenir, quoique je ne l'aime pas et que j'aie de bonnes raisons pour le détester“ ».
Avec Casanova à Aix et Turin :
 
Casanova, dans son “Histoire de ma vie”, évoque sa rencontre avec le marquis de Prié à Aix en Savoie. Celui-ci est un joueur réputé mais qui ne mise pas assez au goût de Casanova : « Le marquis fit une banque qui entre or et argent pouvait valoir trois cents sequins. Cette mesquinerie me fit voir que je pouvais perdre beaucoup et gagner peu car c’était évident qu’il m’aurait fait une banque de mille sequins s’il les avait eus ». Cela n’empêche pas Casanova de jouer fréquemment avec le marquis à la "fontaine" de la ville d’eaux.

Casanova indique qu’il a rencontré à plusieurs reprises le marquis et sa maîtresse à Aix, sans en dire plus sur cette dernière.

Casanova revoit le marquis à un bal à Turin où celui-ci joue avec sa femme à ses côtés et sa maîtresse en face. Casanova danse avec la marquise : « Elle m’attaqua d’importance. Elle avait des charmes et il n’aurait tenu qu’à elle d’obtenir la victoire mais heureusement, ou elle n’y pensa pas, ou elle ne devina pas la justice que je lui rendais ».
La marquise de Prié maîtresse de Vittorio Alfieri :
 
Dans ses mémoires, l’écrivain piémontais Vittorio Alfieri parle de sa liaison difficile, à l'âge de 25 ans, avec Gabriella Falletti di Villafalletto, épouse du marquis de Prié, plus âgée que lui d’une dizaine d’années :

« Il n’y eut plus pour moi ni loisirs ni amis; même les chevaux adorés furent négligés par moi. De huit heures le matin jusqu’à douze heures du soir, tout le temps avec elle, mécontent d’être ensemble et cependant incapable de ne pas l’être; état étrange et torturant dans lequel cependant je vivais (ou plutôt : je végétais) entre environ le milieu de l’année 1773 et le mois de février 1775 ».

Alfieri qualifie même sa maîtresse d’« odiosamata signora » (très odieuse dame). Elle lui inspire les vers rageurs d’une "Cléopâtre".
Le Palais Turinetti de Turin :

La famille Turinetti habite à Turin le splendide Palais Turinetti occupant un côté de la piazza San Carlo, l'une des plus belles places de Turin.

Le palais est construit de 1643 à 1644 par Giorgio Turinetti, le premier marquis de Prié, président du Conseil des Finances du duc de Savoie.

Le palais comporte de grandes arcades le long de la place dans le style préconisé par Christine de France, duchesse de Savoie.

L’intérieur est somptueux avec des meubles, boiseries, stucs et glaces du dix-huitième siècle.
Sources :
 
> Page Wikipédia Marquis de Prié
 
> Page America Pink

> Geneall.net/it, Turinetti

> Laboratoire Italien, ENS de Lyon

> L'Esprit des journaux français et étrangers, Volume 4

> Palais Turinetti, Turin

 
> Giacomo Casanova, « Histoire de ma vie », Laffont Bouquins, 1993 (tome II)

> Bruno Bernard : De Bruxelles à Milan et vice-versa, trajectoires de quelques hauts fonctionnaires  et auxiliaires du gouvernement

> Vittorio Alfieri, Vita, Giampaolo Dossena (ed.), Turin, Einaudi,1967, p.136.



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