Ombres de mes livres

 

… où j’ai cherché à esquisser les silhouettes des
premiers possesseurs de mes livres anciens.
 
 
 
Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes, comtesse de Verruë
(1670-1736)
Le livre :

Jean de la Chapelle :
Les amours de Catulle

à Paris, chez Florentin Delaulne    1713



Ce livre figure au
« Catalogue des livres de feue madame la comtesse de Verruë » de 1737,
numéro 294 de l’inventaire, page 134.
 




 
Le fer du possesseur :
 
Ecu double timbré d'une couronne ducale et entouré d'une cordelière de veuve :

A dextre, "d'argent à la croix de sable, cantonnée de quatre losanges du même" (Scaglia di Verrua)

A senestre, écartelé :
  > aux 1 et 4, "d'or au lion de gueules, armé, lampassé et couronné du même" (Albert de Luynes) ;
  > aux 2 et 3, "de gueules à neuf macles d'or" (Rohan).
 
Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes,
comtesse de Verruë *
(Verrua en italien)

(Paris : 18 janvier 1670 - 18 novembre 1736)

Favorite du duc de Savoie

Bibliophile et collectionneuse



* :   Au XVIII° siècle son nom s'orthographiait "Verruë";
actuellement on écrit souvent "Verrue".
 La famille de Luynes :

Jeanne-Baptiste d'Albert de Luynes nait le 18 janvier 1670 à l’hôtel de Luynes, rue Saint-Dominique à Paris.

Elle est la fille de Louis-Charles d'Albert, 2° duc de Luynes, pair et grand fauconnier de France, et de sa seconde épouse Anne de Rohan-Montbazon. Elle a pour parrain
Jean-Baptiste Colbert, dont on lui donne les prénoms.

La Maison d'Albert est une famille noble originaire du Comtat Venaissin remontant à 1415.
Charles d'Albert, favori de Louis XIII, connétable de France, devient le premier duc de Luynes en 1619. Il est le père de Louis-Charles et le grand-père de Jeanne-Baptiste.
Une éclatante beauté :
 
Quentin-Bauchart dresse de Jeanne-Baptiste un portrait flatteur :

«  Blonde, le teint éclatant de blancheur et légèrement rosé, les yeux bleu foncé grands et bien fendus, la figure régulière et d'un joli ovale un peu allongé, le nez droit, la bouche petite, ..., la taille élancée et bien prise, la gorge bien taillée ».

Saint-Simon lui reconnait aussi des qualités intellectuelles et du goût, un esprit plein de finesse passionné par les arts.

Pour Guigard, dans son Armorial du bibliophile, elle est "l'une des plus ravissantes perles de ce splendide écrin du dix-huitième siècle".

Alexandre Dumas s'est inspiré d'elle pour son roman "
La Dame de Volupté".
Mariée au comte Scaglia di Verrua :

Le 25 août 1683 en l’église Saint-Sulpice de Paris Jeanne-Baptiste, âgée de 13 ans et demi, épouse Joseph-Ignace de Scaglia (né en 1661), comte de Verruë [Verrua], colonel de dragons et diplomate piémontais.

Le beau Palazzo Scaglia di Verrua de Turin, orné du blason des Scaglia sur son portail, évoque le prestige de la famille Scaglia dans le Piémont. La naissance d'Alessandro, premier comte de Verruë, remonte au début du XVI° siècle. 

Les époux vivent à Turin et ont trois enfants. La comtesse de Verruë "vécut d'abord à merveille avec son mari", relate Saint-Simon.
Favorite du duc de Savoie :

La position du comte de Verruë l'oblige à venir fréquemment avec son épouse à la cour du duc de Savoie Victor-Amédée II (1666-1732), futur roi de Sardaigne.

Le duc s'éprend de la jeune comtesse de Verrue et lui fait une cour assidue. Elle demande la protection de sa belle-mère et de son mari qui, loin de lui prêter assistance, encouragent cette liaison qui peut leur être avantageuse. Mme de Verruë lutte énergiquement mais, seule face au souverain, elle finit par céder.

A l'âge de 20 ans elle débute une liaison qui durera dix ans. Deux enfants naissent qui seront légitimés. La comtesse de Verrue jouit d'une position enviée et d'une réelle influence politique.

Elle est cependant recluse dans sa prison dorée et en butte à des réactions hostiles du parti autrichien qui vont jusqu'à une tentative d'empoisonnement. Avec le temps elle accepte difficilement d'être constamment surveillée, comme l'indique une lettre à l'ambassadeur de France : "Je vous écris de ma chaise percée; je ne sais à qui me fier, tant je suis observée".
Fuite de Turin :

Ne pouvant plus supporter sa situation, Mme de Verruë entreprend, à l'insu du duc et de sa belle-famille, de s'évader de Turin le 4 octobre 1700, avec l'aide de ses deux frères. Cette fuite rocambolesque réussit. Le duc de Savoie, bien que désolé par cette nouvelle, renonce à la faire poursuivre.

La comtesse de Verrue rejoint à Paris son mari qui, étant désormais au service du roi de France, y habite depuis plusieurs années.

Le comte enferme sa femme dans un couvent puis l'admet dans son hôtel d'Hauterive, rue du Cherche-midi, mais avec des grilles aux fenêtres. Cette situation de recluse dure jusqu'au la mort du comte, tué à la bataille de Hochstädt en 1704.
Les hôtels de la "Dame de volupté" :

Saint-Simon l'indique : "La mort du comte de Verruë dégrilla sa femme... et lui donna toute liberté".

Riche et indépendante la comtesse de Verrue ne se remarie pas, même si on lui prête plusieurs amants. Elle embellit son hôtel de Hauterive et achète trois maisons adjacentes. Elle fait construire le grand et le petit hôtel de Verruë à proximité.

Le Système de Law augmente considérablement sa fortune, déjà conséquente grâce aux libéralités de Victor-Amédée II.

Il lui permet d'aménager avec goût sa résidence principale et d'acheter à la marquise de Louvois une maison de campagne à Meudon.

La comtesse de Verrue reçoit en son hôtel de nombreux poètes et philosophes comme Fontenelle, Marivaux, Helvétius, ainsi que ses fidèles tels l'abbé Terrasson, Rothelin, le garde des sceaux Chauvelin, Jean-François Melon, Jean-Baptiste de Montullé, le marquis de Lassay, Gluck de St Port, etc.
Une importante collection :

La comtesse de Verruë rassemble dans son hôtel les objets qu'elle avait ramenés de Turin : "meubles de bois de rose, de palissandre, de violette, d'aigle, étoffes de soie de Chine, lustres de cristal de roche", ...

Son inventaire indique qu'elle a 400 peintures à Paris et 89 à Meudon. Elle possède surtout des flamands : Rembrandt, D. Teniers, Rubens, Van der Meulen, Wouwermans, le beau portait de Charles 1er par Van Dyck. Peu d'italiens et quelques belles oeuvres françaises : Oudry, Chardin, Nattier, Lancret, Le Lorrain, Watteau.

Elle dépense sans compter pour acheter gravures, bijoux, pierres précieuses (plus de 8 000), pièces de monnaie, tapisseries, tabatières en or, cachets gravés,...
La première grande bibliothèque féminine :

Deux caractéristiques singularisent la bibliothèque de la comtesse de Verrue : D'une part, c'est la première fois qu'une femme possède une grande bibliothèque personnelle; d'autre part, alors que les bibliothèques ne sont souvent à l'époque qu'un marqueur social Mme de Verruë lit vraiment ses livres et leur relevé est le reflet de ses goûts.

La bibliothèque de la comtesse se répartit entre son hôtel particulier de Paris et sa maison de campagne de Meudon. Les livres de Meudon portent sur leur reliure la mention "Meudon"; les éditions les plus récentes ou les mieux reliées restent souvent à Paris.

Les deux bibliothèques contiennent environ 18 000 volumes. A Paris les livres sont conservés dans un grand cabinet prenant jour par deux fenêtres ouvertes sur le jardin de son hôtel, dans des armoires en marqueterie de Boulle aux portes garnies de rideaux de taffetas vert.

A la différence de bien des bibliophiles du XVIII° siècle, Mme de Verrue ne se contente pas de bien relier des oeuvres anciennes. Elle est très attentive aux nouveautés. Elle possède certes des reliures somptueuses mais ne s'en fait pas une obligation : beaucoup de livres sont reliés très simplement.

C'est une bibliothèque à caractère encyclopédique qui couvre tous les champs du savoir. Tous les écrivains classiques, anciens et modernes, sont présents. Beaucoup aussi de romans, de pièces de théâtre et de "livres interdits", soit d'impiété, soit de curiosa. On y trouve également des livres scientifiques, traités d'architecture, ouvrages de géographie, oeuvres musicales, etc. S'y ajoute une belle collection d'estampes, en particulier celles du Cabinet du Roi.

La bibliothèque parisienne est vendue en mars-avril 1737 et va enrichir les collections de grands bibliophiles, dont le duc de la Vallière. Le catalogue rédigé par le libraire Gabriel Martin comporte 3 000 articles, sans compter les livres retirés de la vente pour leur caractère licencieux ou antireligieux.
Au cimetière des Capucins :

La comtesse de Verruë meurt à Paris en 1736. Elle est enterrée, sans pompes à sa demande, au cimetière des Capucins près de son frère le chevalier de Luynes.

Elle aurait préparée elle-même cette épitaphe :


« Ci-git, dans une paix profonde,
Cette Dame de Volupté,
Qui, pour plus grande sûreté,
Fit son paradis dans ce monde. »
Sources :


> Une «dame de volupté» bibliophile : les collections de la comtesse de Verruë, Persée

> La Bibliothèque de la comtesse de Verrue, histoire-bibliophilie.blogspot

> La Bibliothèque de la comtesse de Verrue, Blog du bibliophile

> La comtesse de Verrue sur Wikipédia

> Notice de la marque, Bibliothèque de l’Institut

> Le petit et le grand hôtel de Verrue

> Bibliothèque numérique de Lyon

> "la comtesse de Verrue 1670-1736" in "Les Amateurs d'autrefois", Louis Clément de Ris


> Joannis Guigard : Armorial du bibliophile, Bachelin-Deflorenne, 1870, volume 1, pages 233 à 235

> Les livres de la comtesse de Verrue à Meudon, in Revue de la B.N.F. n° 12 - 2002, pages 47 à 52


> Ernest Quentin-Bauchart : "Les femmes bibliophiles de France", Damascène Morgand, Paris, 1886

> Eugène Olivier, Georges Hermal, Robert de Roton : Manuel de l'amateur de reliures armoriées françaises, planche 799

 
Les textes et documents utilisés dans cet article proviennent des sources mentionnées ci-dessus. Je me suis efforcé de n’utiliser que des éléments qui font l’objet d’une diffusion publique mais, s’il apparait à l’un des propriétaires de textes ou d’images que j’enfreigne ses droits, je le remercie de le signaler ; cela sera retiré immédiatement.



Créé avec Créer un site
Créer un site